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Récompenser A en espérant B
En 1975, Steven Kerr publiait dans l'Academy of Management Journal un article devenu classique, « On the Folly of Rewarding A, While Hoping for B ». Son constat reste d'actualité : beaucoup d'organisations récompensent un comportement tout en espérant obtenir le comportement opposé, puis s'étonnent du résultat.
Le cas le plus courant est commercial. La direction demande de conseiller le client, de lui proposer le produit adapté et de ne pas vendre ce dont il n'a pas besoin. Dans le même temps, les objectifs comptent les contrats, la part variable dépend du nombre de produits placés et les classements d'agences sont affichés chaque mois. Les équipes ne sont pas cyniques : elles lisent correctement le message réel de l'organisation, qui est celui de la paie.
C'est pourquoi les incitations figurent parmi les cinq conditions de l'autonomie. Aucune formation à la vente responsable ne résiste longtemps à un objectif qui la contredit.
Où cela se produit au Maroc
Les mécanismes sont connus dans tous les secteurs où l'on vend à des particuliers avec des objectifs individuels ou d'agence.
| Secteur | Ce qui est souvent récompensé | Ce que la direction demande | Le comportement que cela peut produire |
|---|---|---|---|
| Banque de détail | Nombre de cartes, de crédits à la consommation ou de contrats de bancassurance placés | Un conseil adapté au profil du client | Produits ajoutés sans besoin réel, ventes groupées mal expliquées |
| Assurance | Commission à la souscription | Des contrats qui durent et des clients bien couverts | Couvertures mal comprises, résiliations rapides, litiges au moment du sinistre |
| Télécoms | Activations, options et migrations d'offre | Des clients qui gardent leur abonnement | Options activées sans accord clair, contestations de facture |
| Centres de relation client | Durée moyenne de traitement, ventes par heure | Résoudre la demande du client | Appels écourtés, transferts, promesses de rappel non tenues |
| Recouvrement | Montants promis par le débiteur | Des accords que le client peut tenir | Promesses de paiement irréalistes, relances répétées |
Aucune de ces incitations n'est mauvaise en soi. Le risque apparaît quand l'indicateur payé devient le seul qui compte et qu'aucun contrôle ne vérifie ce qui se passe après la vente.
Ce que disent les réclamations, et ce qu'elles ne disent pas
Bank Al-Maghrib publie chaque année, dans son rapport sur la supervision bancaire (nouvel onglet), le nombre et la nature des réclamations reçues.
Une hausse de ces réclamations ne prouve pas l'existence de ventes inadaptées. Elle peut aussi refléter une meilleure connaissance des recours ou des canaux plus accessibles. Notre analyse des réclamations bancaires au Maroc détaille ces précautions. Le même raisonnement vaut pour les réclamations en assurance.
L'enseignement utile est ailleurs : les réclamations d'une entreprise sont l'un des meilleurs endroits pour vérifier ses incitations. Une réclamation sur le conseil reçu, un produit non compris ou une souscription contestée doit être rattachée au canal, à l'agence et à la période de vente. C'est ce lien que la gestion des réclamations par les causes permet d'établir.
La méthode en cinq étapes
1. Cartographier ce qui est réellement récompensé
La part variable n'est qu'une partie du système. Il faut recenser tout ce qui signale aux équipes ce qui compte : objectifs individuels et d'agence, primes, concours, classements affichés, critères de promotion, félicitations en réunion, et aussi ce qui est sanctionné. Pour chaque élément, on écrit le comportement qu'il récompense en pratique, puis on le compare à ce que la direction dit attendre.
2. Tester comment l'objectif peut être détourné
Deux tests se complètent.
- Le test de terrain. On demande à quelques commerciaux et managers, dans un cadre où ils peuvent parler librement : « Comment atteindriez-vous cet objectif sans servir le client ? » Ils connaissent la réponse mieux que quiconque.
- Le test des données. On recherche les signaux après la vente : annulations et rétractations dans les premières semaines, ventes concentrées dans les derniers jours de la période, plusieurs produits souscrits le même jour par un même client, produits vendus hors de leur cible, réclamations sur le conseil, écarts importants entre vendeurs d'une même agence.
Un signal n'est pas une preuve de faute. C'est une question à examiner avec le manager concerné.
3. Ajouter des seuils de qualité et des contrôles du préjudice client
Une vente ne compte pour la prime que si elle franchit certains seuils : produit adapté au besoin documenté du client, information remise et comprise, absence d'annulation ou de réclamation fondée pendant une période définie. On ajoute un contrôle par échantillon des ventes, mené par une personne qui n'est pas rémunérée sur ces ventes. Le report d'une partie de la prime à la fin de cette période est une option à étudier avec les ressources humaines et un juriste, dans le respect du droit du travail.
4. Équilibrer volume et qualité
Un bon tableau combine peu d'indicateurs : un indicateur de volume, un indicateur de qualité de la vente et un indicateur de préjudice client. Les indicateurs de qualité doivent peser assez pour compter réellement. S'ils ne représentent qu'une fraction symbolique de la prime, l'équipe les ignorera. Les indicateurs d'avance aident à suivre ces équilibres chaque semaine plutôt qu'en fin d'année.
5. Associer les personnes concernées
Un système de primes conçu sans les commerciaux sera contourné par eux. On teste le nouveau système sur un périmètre limité, on explique ce qui change et pourquoi, et on fixe dès le départ la date à laquelle il sera revu. La conformité est associée pour les produits réglementés ; c'est l'un des leviers d'une culture de conformité qui ne tient pas qu'aux procédures.
Les erreurs fréquentes
- Corriger par la formation un problème de prime. Les équipes retiendront la formation le temps d'une semaine et la prime toute l'année.
- Ajouter un indicateur de qualité sans poids réel. Il devient décoratif.
- Multiplier les indicateurs. Au-delà de trois ou quatre, chacun choisit ceux qui l'arrangent.
- Changer les règles en cours de période. La confiance dans tout le système en souffre.
- Ignorer la reconnaissance non financière. Un classement affiché chaque lundi peut peser plus qu'une prime.
- Oublier les droits de décision. Si un conseiller ne peut pas refuser une vente inadaptée sans être pénalisé, la règle reste théorique. Voir les droits de décision.
Mesurer l'effet du changement
Avant de modifier le système, on relève la valeur de départ de quelques indicateurs : annulations et rétractations précoces, réclamations portant sur la vente ou le conseil, part des ventes hors cible, conservation des clients à douze mois. On les compare à date convenue, en général après un ou deux cycles de primes. Une baisse du volume vendu peut accompagner le changement : la question est de savoir si les ventes restantes durent davantage et coûtent moins en réclamations.
Votre liste de vérification
- La liste complète de ce qui est récompensé et sanctionné, au-delà de la seule part variable.
- Pour chaque objectif, la réponse écrite à la question : comment l'atteindre sans servir le client ?
- Les signaux après la vente, suivis par vendeur, agence et période.
- Les réclamations rattachées au canal et à la période de vente.
- Des seuils de qualité et un contrôle par échantillon mené par une personne indépendante des ventes.
- Trois ou quatre indicateurs au plus, avec un poids réel pour la qualité.
- Un test sur un périmètre limité, et une date de revue fixée à l'avance.
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Questions fréquentes
Comment savoir si nos primes poussent à la vente inadaptée ?
En regardant ce qui se passe après la vente, pas seulement la vente. Des annulations ou rétractations rapides, des ventes concentrées en fin de période, des produits souscrits par des clients qui ne correspondent pas à la cible et des réclamations portant sur le conseil reçu sont des signaux à analyser, vendeur par vendeur et agence par agence.
Faut-il supprimer la rémunération variable ?
Pas nécessairement. Le problème vient rarement de l'existence d'une part variable, mais de ce qu'elle mesure. Une part variable qui combine un indicateur de volume, des seuils de qualité et un contrôle du préjudice client peut soutenir la performance sans pousser à vendre ce dont le client n'a pas besoin.
La hausse des réclamations bancaires prouve-t-elle qu'il y a de la vente forcée ?
Non. Bank Al-Maghrib publie chaque année, dans son rapport sur la supervision bancaire, le nombre et la nature des réclamations reçues ; une hausse peut aussi refléter une meilleure connaissance des recours. Une banque doit analyser ses propres réclamations par motif avant d'en tirer une conclusion sur ses pratiques de vente.
Qui doit participer à la révision d'un système de primes ?
La direction, qui décide, les ressources humaines, qui portent les règles de rémunération, la conformité, pour les produits réglementés, et quelques commerciaux et managers de terrain. Ce sont eux qui savent comment un objectif peut être atteint sans servir le client.
Information générale, pas un avis juridique.
Signaler une erreurRéférences (4)
- Bank Al-Maghrib, Rapport annuel sur la supervision bancaire (page des publications). (nouvel onglet)
- Bank Al-Maghrib, circulaire n° 10/W/16 du 10 juin 2016 relative au traitement des réclamations de la clientèle.
- Loi n° 31-08 édictant des mesures de protection du consommateur, Dahir n° 1-11-03 du 18 février 2011 (notice WIPO Lex). (nouvel onglet)
- ISO 10002:2018 — Management de la qualité — Satisfaction des clients — Lignes directrices pour le traitement des réclamations dans les organismes.
